Kahofi SUY

Crise politique, crise de foi !

Pas facile de concilier foi, objectivité religieuse et politique

Les religieux Ivoiriens quelque soit leurs croyances, leurs lieux de culte et leur degré de foi sont convaincus d’une seule chose : ils doivent prier pour le retour de la paix en Côte d’Ivoire. Cette recommandation, à entendre certains musulmans et chrétiens est un commandement divin. Or Dieu qui exige d’eux de jeûner et prier pour la paix leur demande de le faire d’un cœur sincère et surtout impartial ! Dans une Côte d’Ivoire qui vit pratiquement au rythme de la politique, on est en droit de se demander s’il existe un seul homme dans ce pays sans opinion politique. Imams, Prêtres, Pasteurs, fidèles chrétiens et musulmans ne prient-ils pas pour leurs chapelles politiques ? La politique s’est-elle invitée dans les églises et mosquées ? Les religieux jouent-ils la carte de l’impartialité dans la crise Ivoirienne ?

Port-Bouët quartier populaire d’Abidjan sud, nous sommes un vendredi soir. Le frère Jean nous invite à assister à une réunion de prière pour la Nation. Les prières fusent de toutes parts et les chants font danser hommes et femmes venus chercher du  réconfort aux pieds du Christ. Tout semble normal jusqu’à ce que le maître des lieux ne fasse son entrée. Très vite la tendance politique de l’église s’affiche. Ici on prie pour que Dieu de sa puissante main foudroie les ‘’forces d’occupation’’. On indexe ouvertement l’ONUCI et la licorne puis le pasteur prophétise séance tenante une guerre de six jours à l’issue de laquelle l’armée ivoirienne, comme Tsahal viendrait à bout des troupes de l’ECOMOG. ‘’Un oiseau de mauvais augures’’ à la sortie nous dira que le pasteur de l’église est ‘’un mendiant de la présidence’’, ces hommes de Dieu qui se sont taillés une réputation de prophète à la solde du Président Gbagbo. « C’est à cause de ce type de prédicateurs que les non croyants s’éloignent de Dieu. Pour des raisons pécuniaires ils sont prêts à n’importe quelle révélation » soutien Bernadin Koffi. Notre interlocuteur est convaincu qu’il nous sera bien difficile de trouver un religieux sincère dans tout le pays. Certains chrétiens eux-mêmes en sont convaincus : « nous proférons des injures à nos adversaires politiques la journée et avec la même bouche nous partons prier pour la paix dans le pays une fois la nuit tombée ! » ironise Kouamé Pascal. « Aujourd’hui seuls des hommes de foi peuvent prier pour la paix dans ce pays. Quand nous prions ce n’est pas facile de ne pas avoir le cœur qui penche vers le RHDP ou le LMP » soutien Mangoua Yves un fidèle baptiste. Il fustige aussi le fait que les chrétiens ne se privent même pas de parler politique dans les églises.

Les leaders religieux ont un rôle important à jouer dans la cohésion sociale (photo non contextuelle)

Pour Karim Sékou les leaders religieux miroir des communautés ont politisé les lieux de culte et exposé les fidèles aux idéaux des partis politiques. « Quand vous rendez visite à un Imam ou un pasteur et qui vous parle de ses choix politiques au lieu de vous enseigner ce que Dieu veut que vous fassiez en temps de crise, que voulez-vous retenir ? Ils sont des leaders et le peuple copie à la lettre ce qu’ils enseignent : la parole d’un Imam ou d’un pasteur, c’est la parole de Dieu ! ». La religion s’est invitée dans la sphère politique et la politique s’est elle aussi invité dans les églises. Difficile de croire que dans un pays où le fait religieux est si vivant l’on puisse trouver des pasteurs chefs de milices et que des mosquées soient des prétendus caches d’armes ! « Je trouve irrespectueux que pour une raison quelconque on jette des grenades lacrymogènes dans une mosquée et que des fidèles en pleine prière soient raflés ! » affirme Pacôme Ahoussi avant de conclure « tout ceci s’arrêtera si les religieux eux-mêmes se prennent au sérieux en étant neutre. En agissant ainsi il n’y a pas de raison pour que les politiciens ne puissent pas les respecter ». Au-delà du respect Nathalie Pokou invite les hommes politiques à ne  pas confondre « les stades pour les meetings politiques et l’enceinte des églises ». « Un politicien peut être chrétien ou musulman mais il se doit d’oublier son parti politique lorsqu’il foule le sol d’un édifice religieux car le seul leader en ce lieu c’est Dieu ! » déclare la jeune dame pour clore ses propos.

Suy Kahofi


Le Garba national maintient le cap !

Les clients sont fidèles aux garbadromes

« Quelque soit la crise elle ne doit pas toucher la pizza sinon c’est toute l’Italie qui sombre ! ». Cette phrase tirée d’une conversation d’un chef de la mafia dans un polar italien montrait combien de fois la pizza avait de l’importance pour les habitants du pays de Berlusconi. Si on applique cette phrase à la réalité Ivoirienne elle donnerait : « quelque soit la crise elle ne doit pas toucher le garba sinon c’est toute la Côte d’Ivoire qui sombre ! ». Le garba c’est pratiquement le plat national en Côte d’Ivoire. Il est composé d’attiéké accompagné de poisson thon. Malgré la crise les garbadromes* ne désemplissent pas et les Ivoiriens restent fidèles à ce  plat qui nourrit de nombreuses personnes.

Attiéké en pleine cuisson et le produit fini

Le garba : une identité culinaire Ivoirienne

Le garba, comme nous l’avons souligné plus haut est composé d’attiéké et de poisson thon frit. L’attiéké est une sorte de couscous de manioc. Le tubercule une fois déterré est épluché, concassé en petit morceau et broyé. La pâte obtenue est portée sous pression pour permettre l’évacuation de l’eau et de l’amidon qu’elle contient. La poudre de manioc ainsi obtenue est vannée, légèrement séchée au soleil puis cuit à la vapeur. L’attiéké peut accompagner de nombreuses sauces mais la manière la plus populaire de le manger c’est avec le poisson frit surtout le thon. La particularité du garba c’est qu’il est majoritairement servi par des hommes : rares sont les femmes tenancières d’un garbadrome !

Tranches de thon frais et frits

Les garbadromes reçoivent toujours du monde

Il est 7 h 20 dans le garbadrome de Mamoud : les premiers clients font déjà la queue avec les soupières et assiettes pour choisir les poissons à peine sortis de l’huile chaude. Plus que jamais le garba attire les Ivoiriens : pour 250 f CFA (0,37 €) on peut manger à sa faim. « Point besoin de dépenses inutiles en cette période de vaches maigres » nous dit Moustapha un consommateur. « Avec le garba on peut manger à n’importe quelle heure de la journée et surtout pour pas grand-chose ». Les clients sont de plus en nombreux comme le souligne Mamoud un ressortissant nigérien qui possède une dizaine de garbadromes à Abidjan. « Les gens qui consomment le garba sont toujours nombreux et je peux dire que nous recevons plus de clients depuis le début de la crise ». Mais c’est avec beaucoup de sacrifices que Mamoud arrive à faire tourner ses garbadromes. Il faut en moyenne 40.000 (60,15 €) ou 50.000 f (75,18 €) de poisson pour une journée de travail : la même quantité se négociait entre 30.000 (45,11 €) et 35.000 (52,63 €) avant la crise. Le panier d’attiéké de 5.000 f (7,75 €) est passé à 9.000 f (13,53 €) sur le marché d’Adjamé. Cette hausse a des répercutions sur la quantité d’attiéké servit aux clients. « Nous sommes de plus en plus nombreux à consommer le garba mais la quantité diminue dans nos assiettes et les morceaux  de poisson ont  »dépéris » ! » s’insurge Prisca une cliente.

Plus difficile sans le garba

Pour plusieurs la situation serait plus difficile si les garbadromes venaient à fermer les uns après les autres. Il est préférable d’avoir un peu d’attiéké et un morceau de poisson que rien du tout ! Au-delà de la clientèle que les garbadromes doivent nourrir, il y a également l’aspect ‘’entreprise de restauration’’ qu’ils doivent conserver coûte que coûte. Un garbadrome c’est en moyenne 3 journaliers : le plongeur, le cuisinier (chargé de faire frire le poisson) et le chef cuistot (chargé de servir les clients). Chacun touche entre 1250 (1,87 €) et 1500 f CFA  (2,25 €) par jour ! « Comment ces jeunes vont vivre si je ferme ? » demande Mamoud.

Dans un contexte de crise le garba entend donc rester la nourriture du peuple et comptera à coup sûr dans les jours avenirs de nouveaux consommateurs.

*espaces dédiés à la vente du garba

Suy Kahofi


Abidjan et son nouveau look de dépotoir géant

Les ordures sont de plus en plus importantes

La capitale Ivoirienne a été toujours confrontée à un véritable problème qui est celui de la gestion des ordures. Municipalités et entreprises privées ne savaient pas comment venir à bout de ces milliers de déchets domestiques que les populations rejetaient chaque jour. On notait également une floraison de dépotoirs sauvages qui à certains endroits envahissaient les routes et empêchaient la circulation. Aujourd’hui, en pleine crise post-électorale les ordures dictent de nouveau leur loi aux 4 millions d’habitant du grand Abidjan.

Odeurs nauséabondes, mouches et asticots, meutes de chiens affamés fouillant des tas d’immondices…voici le spectacle qu’offre Abidjan par endroit. Même dans des quartiers résidentiels où la propreté était de mise les poubelles n’ont pas été vidées depuis plusieurs semaines et cela indispose les riverains qui ne savent plus à quel saint se vouer. « Vraiment le problème des ordures devient inquiétant. Avec les enfants qui jouent partout j’ai bien peur qu’ils n’attrapent le choléra ou la fièvre typhoïde » s’inquiète Mme Adou une résidente du quartier de Marcory. Aucun quartier n’échappe à cette situation : Yopougon, Treichville, Port-Bouet, les Services d’assainissement des Mairies ne savent plus où donner des coups de pelles ! Les charretiers chargés d’enlever les ordures devant les portails pour quelques pièces se font de plus en plus rares. « Cette situation risque de créer d’autres problèmes. C’est à peine si les familles arrivent à manger à leur faim pour espérer lutter contre les rongeurs et moustiques qui sont de plus en plus nombreux » souligne préoccupé Marc Abi habitant de Yopougon Selmer. En effet il est fort probable qu’Abidjan dans les jours avenirs puissent être confrontée à des cas de dingue, de paludisme, de choléra (surtout dans les quartiers défavorisés) et surtout d’autres infections véhiculer par les souris et rats.

Les zones les plus touchées sont les quartiers commerçants, les quartiers d’habitation populaire et les bordures de lagune qui sont de plus en plus méconnaissables ! Sur certains tronçons les ordures s’étendent sur 300 à 500 mètres. Quelques riverains tentent en vain de lutter contre la prolifération des ordures en organisant des rondes pour vider les poubelles chaque fin de semaine. Il s’agit d’une initiative louable mais une goutte d’eau dans la mer dans la mesure où ces ordures enlevées se retrouvent dans des dépotoirs sauvages non loin des mêmes zones d’habitation !

Suy Kahofi


Abidjan : quand la rumeur fait son show !

Des bruits de couloir, des murmures, des chuchotements, des rumeurs font l'actualité à Abidjan

A Abidjan toutes les informations ou presque sont d’abord des bruits de couloirs, des murmures, des chuchotements… des rumeurs ! Malheureusement celles-ci ont la réputation de créer bien souvent des chocs psychologiques.

La rumeur n’appartient à personne, à aucun camp politique mais elle semble servir la cause des uns et des autres. Difficile de dire où et quand elle naît mais son action est visible auprès des populations !

La rumeur de la décennie

L’exemple le plus frappant de ces dix dernières années concernant les rumeurs en Côte d’Ivoire fut celle qui annonçait la mort du Président Jacques Chirac. En 2004 après les évènements de l’hôtel Ivoire, alors que le sentiment anti-français avait atteint son pic, une rumeur a permis à tout le pays de vibrer quelques heures. La Côte d’Ivoire venait de perdre lamentablement un match de foot des éliminatoires combinés CAN coupe du monde face au Cameroun. Chacun a préféré rentrer se coucher mais quelques heures après cette grande tristesse Abidjan était en joie ! « Je n’avais jamais vu les Ivoiriens en joie à ce point depuis le début de la crise ! Au début j’avais du mal à comprendre ce qui se passait puis un chauffeur de taxi m’a lancé l’information : tu n’es pas dans le pays ? Chirac vient de mourir ! » se rappelle Yannick Kouamé. Les fêtards d’un soir ont juste eu le temps de passer leur ivresse pour constater que le président français était toujours vivant !

Les rumeurs dans la crise

A l’origine le bouche à oreille servait à véhiculer les rumeurs mais aujourd’hui elle s’est mise à la mode des NTIC ! Sms, email et sites de partage sont les supports les plus utilisés. Dans ce contexte la rumeur devient une arme pour combattre le camp en face. Les protagonistes engagés dans la crise post-électorale redoutent bien la rumeur car elle est utilisé pour semer le doute chez les Ivoiriens dont plusieurs n’ont pas les moyens de savoir si elle fondée ou pas. Alors chaque jour qui passe engendre de nouvelles rumeurs.  Les dernière en date sont les suivantes : le dialogue direct Ouattara Gbagbo, les maisons marquées et le retour des escadrons de la mort ! Si la première rumeur avait réussit à attirer l’attention des Ivoiriens, elle a vite été démenti par le gouvernement d’Alassane Ouattara. Les deux autres par contre ont crée un véritable psychose ! Les maisons marquées telles que présentées par monsieur tout le monde sont des cibles pour les mercenaires qui élèvent et tuent. Des informateurs anonymes dit-on sont chargés de repérer ‘’les ennemis’’ des différents régimes. « Depuis que j’entends parler des maisons marquées je ne trouve plus le sommeil. Je ne suis pas du même bord politique que mes voisins alors j’ai peur que l’un d’entre eux me livre » s’inquiète Mlanhoro Eude. La peur, voici ce que crée la rumeur chez plusieurs Ivoiriens surtout quand il s’agit du phénomène des escadrons de la mort ! Rumeur ou pas quand on parle d’escadrons de la mort à Abidjan chacun retient son souffle ! A défaut d’avoir des véritables conclusions d’une enquête sur leur existence, les escadrons sont toujours restés dans le domaine de l’imaginaire mais on leur attribue un nombre important de meurtres et d’exécutions sommaires.

Pour beaucoup d’Ivoiriens bien que la rumeur soit un flot d’informations à peine vérifiées ou vérifiables, elles pourraient bien contenir une part de vérité. Alors attention, la rumeur se repend comme une traînée de poudre dans la cité, gare à celui ou celle qui osera lui prêter une oreille même distraite.

Suy Kahofi


La crise Ivoirienne dans l’impasse

Les présidents Ouest africains ont-ils échoué dans leur mission?

Deuxième mission de la CEDEAO en Côte d’Ivoire et toujours le statu KO. Laurent Gbagbo n’entend pas céder son fauteuil à Alassane Ouattara malgré toutes les garanties de l’organisation sous régionale. La menace d’utiliser la force pour déloger le président sortant s’éloigne et cède la place au dialogue.

Un dialogue de sourd car chaque camp refuse d’entendre les explications de l’autre. Dans le camp de Laurent Gbagbo on assure qu’il existe une solution pacifique à la crise post-électorale par le dialogue. Le conseiller diplomatique de Laurent Gbagbo, Gnamien Yao a affirmé que « la communauté internationale n’avait pas de soucis à se faire » et que « la Côte d’Ivoire fait office d’exception ». Il a rappelé que la Côte d’Ivoire a traversé des périodes plus difficiles que celle qu’elle vit et qu’elle s’en sortira par la voie du dialogue. « De quel dialogue parle Laurent Gbagbo ? » s’indigne Ali Coulibaly le conseiller diplomatique d’Alassane Ouattara. « Le président sortant a eu toutes les chances pour se retirer dignement, il n’est plus question de dialogue : il a perdu les élections qu’il parte ! ». Les positions se radicalisent au plan politique et pendant ce temps la misère et la fracture sociale gagne du terrain. Les affrontements inter-ethniques sont de plus en plus importants dans l’ouest du pays, des voisins ne s’adressent plus la parole, des jeunes se regardent en ennemis et sont toujours prêts à la bagarre et aux propos injurieux pour le moindre motif. Les enlèvements, intimidations et meurtres sont le quotidien des Ivoiriens. Plus grave, le nombre de réfugiés Ivoiriens a passé le cap des 20.000. Il s’agit notamment de femmes et d’enfants épuisés par de longues heures de marche dans la forêt.

L'organisation ouest africaine se réserve le droit d'utiliser la force

La CEDEAO n’écarte toujours pas l’usage de la force même si celle-ci s’éloigne un peu pour le moment. Seule annonce qui aurait pu détendre l’atmosphère, celle de la possible levée du blocus autour de l’hôtel du golf. Une première annonce en se sens avait été faite mais sans aucun effet sur le terrain, pire les religieux et autres acteurs de la société civile qui ont tenté d’approcher l’hôtel ont été repoussé de façon peu recommandable. Les militaires ont souligné qu’ils étaient en zone de guerre ! Pour les militants du RHDP c’est du ‘’blaguer tuer’’ ! « Les intensions de monsieur Gbagbo ne peuvent être que lugubres ! Il veut lever le blocus pour infiltrer l’hôtel et s’attaquer à nos leaders » souligne Soumahoro un jeune militant venu à cocody pour prendre des nouvelles d’un ami porté disparu. Il va plus loin en demandant que « le blocus reste pour éviter que quelqu’un ne tente d’éliminer les ministres de Soro et tout autre personne du camp Ouattara ». Dans ce contexte explosif, les ressortissants étrangers retiennent leur souffle et préfèrent ne pas penser à une intervention militaire de la CEDEAO. « Nous ne voulons pas subir le même sort que les français » s’inquiète Bassirou un ressortissant nigérian commerçant à Treichville. « Si nos Présidents veulent attaquer Gbagbo ses supporters peuvent se venger sur nous ! » conclu le jeune homme avant de prendre congé de nous.

Suy Kahofi