Côte d’Ivoire : recensement général des utilisateurs de téléphone et d’internet

Cybercafé à Abidjan

Après les assises d’Abidjan de la CEDEAO sur la cybercriminalité, les autorités Ivoiriennes ont décidé d’aller en guerre contre ce fléau qui ternit l’image du pays. En effet la Côte d’Ivoire est aujourd’hui le premier eldorado de la cybercriminalité en Afrique avec des taux très effrayants d’arnaque en ligne. La mesure mise sur pied pour contrer les cybercriminels communément appelés ‘’brouteurs’’ est l’identification dans un premier temps de tous les utilisateurs de téléphone fixe, mobile et de ligne internet. Le projet d’identification des Ivoiriens pose déjà le problème de respect de la vie privée et de la violation des droits et liberté individuelle. « Je trouve que ce n’est même pas normal ! Pour une simple connexion à internet dans un cyber toutes vos coordonnées se retrouvent chez le gérant ? Qu’est ce qui prouve que celles-ci ne seront pas utilisées à d’autres fins ? » s’interroge Kouassi Oscar un jeune enseignant. « Si c’est réellement pour lutter contre la cybercriminalité je suis d’accord mais si c’est pour surveiller les Ivoiriens, les pister ou les épier je trouve cela dégradant pour chaque Ivoirien ! » souligne Olivier avant de conclure que « ce recensement ressemble à une opération de surveillance à grande échelle dans un contexte social marqué par l’insécurité et des rumeurs de coup d’Etat ». Au-delà du débat sur la violation des droits de l’homme, des gérants de cybercafés craignent pour leur chiffre d’affaire. « Un cybercafé n’est pas une ligne téléphonique ordinaire : c’est quelque chose de commercial. Depuis que nous avons été sommés d’enregistrer nos utilisateurs, nombreux sont nos clients qui préfèrent se rabattre sur d’autres cybers qui n’appliquent pas cette mesure. Nous serons les grands perdants de cette mesure » se lamente KONE Ibrahim propriétaire d’un cybercafé. Des emplois semblent donc menacés par cette mesure de recensement systématique des utilisateurs de téléphone fixe, mobile et de ligne internet.

Une mesure justifiée

Pour Djékou Abraham conseillé technique en charge des TIC à l’ATCI, Agence en charge des Télécom en Côte d’Ivoire, la mission de cette opération est de favoriser une utilisation responsable des lignes téléphoniques et d’Internet. « Il y a de bonnes pratiques sur internet mais il y a aussi de très mauvaises pratiques. Parlons précisément de la cybercriminalité : elle prolifère parce que les criminels sont confortés par l’anonymat ! Décliner les identités permet de réduire cet anonymat et oblige les utilisateurs à ne pas utiliser le Net à de mauvaises fins ». Voici donc une idée louable qui doit contribuer sans nul doute à responsabiliser d’avantage les Ivoiriens face aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le projet de réensemencement garantit d’une part la sécurité du consommateur mais de l’autre relance le débat sur les violations des libertés individuelles. « Tous les cybercriminels de la sous-région ouest-africaine ont élu domicile en Côte d’Ivoire. Dans ce contexte la démarche du Gouvernement est salutaire et louable mais que cette décision ne serve pas à contrôler les activités du citoyen » met en garde Doukoua Godé de la FACCI une association ivoirienne des consommateurs. Sur le volet violation des libertés individuelles le Mouvement Ivoirien des Droits Humains (MIDH) s’aligne sur la position de la FACCI. « Si nous sommes d’accord avec le Gouvernement qu’il faut lutter efficacement contre les crimes qui sont commis par internet, nous devons aussi attirer l’attention du Gouvernement sur les libertés individuelles. Identifier toutes les personnes de cette manière là est la porte ouverte à notre sens à toutes les dérives possibles d’un Etat qui veut sans doute prendre des libertés certaines avec les droits de l’homme » s’inquiète Maître Doumbia Yacouba président par intérim du MIDH.

Soyez honnêtes et rien ne vous arrivera !

Il n’y a pas le feu au lac rassure pour sa part Djékou Abraham conseillé technique en charge des TIC à l’ATCI cette mesure vise à rendre responsable chaque fauteur de trouble aux yeux de la loi. Les citoyens honnêtes n’ont donc pas de soucis à se faire ! « Le secret des communications que ce soit internet ou téléphoniques est garantie par la loi mais lorsqu’au cours d’une enquête judiciaire et je le souligne très bien, le procureur en fait la demande, l’IP incriminée ou le cyber mis en cause est recherché. Nous nous rapprochons du gérant de cybercafé pour recueillir les informations que l’autorité demande. Si et seulement si ces informations n’existent pas et que le gérant n’a donc pas fait son travail, les sanctions vont tomber. Celles-ci vont jusqu’à la fermeture du cybercafé ! ».

La sécurité numérique des Ivoiriens est donc une priorité pour les autorités ivoiriennes. Celle-ci se place dans une politique de lutte contre la cybercriminalité en Côte d’Ivoire, une lutte qui évolue donc dans un ordre chronologique qui pourrait se schématiser comme suit :

Schéma de la politique globale de sécurité numérique et de lutte contre la cybercriminalité

Schéma de la politique globale de sécurité numérique et de lutte contre la cybercriminalité

Les arnaqueurs en ligne et autres voleurs par téléphones portables sont donc avertis, ils seront traqués dans les mois qui viennent ! Quant aux Ivoiriens, les nouvelles dispositions du ministère des postes et des nouvelles technologies de l’information et de la communication leur donne jusqu’au 31 octobre délais de rigueur pour se faire identifier.

SUY Kahofi

Sms mania, les petits courriers papier ont trouvé un solide remplaçant !

Les jeunes communiquent plus par sms que par appel

Le vieux Baldé Karim est un ferrailleur à la retraite et il appartient à une autre génération, celle qui on ne sait comment a pu vivre sans le téléphone portable. Difficile pour lui de percer le mystère des sms surtout quand celui-ci a un alphabet et un vocabulaire qui mute chaque jour. « Vous les jeunes votre histoire de ‘’petites lettres’’ avec vos portables là, on comprend rien ! Pour lire tu vas faire toutes les gymnastiques ». Toutes les langues se côtoient et se bousculent pour au final véhiculer un message. Si à l’origine on pouvait dire Short Message Service, il serait tant de dire désormais Very Short Message Service !

L’univers sms, un univers très jeune

Le vocabulaire du sms est propre aux jeunes de la génération téléphone portable. Il est conçu pour aller vite : les jeunes n’ont pas le temps ! « Le sms fait juste 160 signes or on a beaucoup à se dire donc pour profiter un max on crée des raccourcis » indique Pascal Kouadio élève. « Il faut être habitué à groupe de personnes partageant les mêmes passions ou les mêmes habitudes pour lire certains sms » soutien Bilé Koua étudiant avant de conclure « certains codes sont passe partout d’autre plus restreins ont été crée par des groupes pour quelque part ‘’crypter’’ leurs messages ». Chiffres et lettres peuvent composer une phrase : « Tu va b1 ? mw j’m100 mal bne n8». Les abréviations sont de plus en plus courtes : « 2solé j’pe pa vnir ». Si les jeunes aiment au fond les sms avec leurs langages propres, c’est parce qu’ils protègent d’une certaine manière leur vie privée. « Moi et mes copines nous avons inversé certains mots ou déformé certaines expressions. Si vous n’êtes pas initié vous ne pourrez jamais comprendre un sms qu’on s’échange. Du coup je n’ai pas peur que mes parents fouillent ma messagerie » souligne Prisca Coulibaly une adolescente de 16 ans.

Sms : pourquoi les papys et les mamys ne l’aiment pas

Un petit sondage auprès des personnes du troisième âge montre très clairement que les sms n’ont pas vraiment la côte. On reproche aux sms « d’avoir appauvris le vocabulaire des jeunes ». « Je suis enseignant et je peux vous dire que cette manière quasi insolente de massacrer le français contribue à augmenter les fautes des enfants » soutien Georges Hyllarion professeur de français dans un lycée. « Je ne dis pas que le vocabulaire des sms est le seul mal mais pour moi il joue un rôle important dans la baisse du niveau des enfants » conclue t-il. « C’est vrai que le vocabulaire des enfants dans leurs sms peuvent donner la migraine pour nous qui ne sommes pas habitués mais je pense qu’ils peuvent avoir cette manière d’échanger et avoir un bon niveau en français. Une bonne lecture et un nombre important d’échanges autour de la langue française peuvent relever leur niveau » affirme Dame Koné Djéné mère de famille.

Sms au cœur des rumeurs

En Côte d’Ivoire les sms sont le souffre-douleur de l’ATCI (Agence des Télécommunication de Côte d’Ivoire). En effet ceux-ci ont été à chaque fois l’arme fatale d’un nombre incalculable de personnes aux intentions inavouées qui les ont utilisées pour véhiculer des rumeurs souvent assassines. A titre d’exemple la prétendue mort du Président Chirac en pleine crise Franco-Ivoirienne. Des millions de sms ont circulé avec le même contenu : Chirac l’ennemi de la Côte d’Ivoire est mort. Cette situation avait jeté dans la rue des milliers d’Ivoiriens qui sortaient ‘’fêter’’ cette victoire alors que le peuple pleurait encore la cuisante défaite de l’après midi face à l’équipe de foot du Cameroun. Plus proche, nous citerons les sms de mort lors de la campagne de la présidentielle qui invitaient souvent des groupes ethniques ou sociaux à se lever les uns contre les autres. La situation a empirée lors de l’attente des résultats et des récentes échauffourées entre militants du RHDP et du LMP. Le Premier Ministre Soro Guillaume a voulu suspendre le service des sms durant la présidentielle. Cette situation aurait pu être fort dommageable pour les professionnels des médias et autres observateurs qui devaient rendre compte de la réalité de l’élection présidentielle au monde.

Suy Kahofi

Enquête : Gérant de cabines cellulaires, genèse et évolution d’une profession

Un gérant de cabine sous son abris

Les origines de la profession

Les gérants de cabine téléphonique sont bien connus des Ivoiriens depuis plus d’une dizaine d’années. Si aujourd’hui ils sont bien visibles à tous les carrefours, cela n’était pas le cas  avant la vague de privatisation du secteur de la télécommunication. L’ex entreprise d’Etat ONT (Office Nationale de Télécommunication) avait développé un réseau de cabine à jeton pour permettre aux Ivoiriens de pouvoir communiquer à partir de 100 f CFA quelque soit l’endroit où ils se trouvaient. Le projet a vite échoué à cause la destruction en série des cabines : des voleurs armés de pied de biche et barre de fer faisaient le tour d’Abidjan pour éventrer les cabines et récupérer les jetions. Le projet a pris une autre tournure avec l’arrivée de la CI-Telcom : les cabines à jetons ont fait place à celles à cartes téléphoniques prépayées. En 1990 c’est la grande vague des privatisations ! La CI-Telcom ne répondant plus aux aspirations des Ivoiriens a cédé sa place à Côte d’Ivoire Télécom qui a décidé de libéraliser le secteur des cabines. Avec des recharges pour téléphone fixe à 100.000 f CFA, l’entreprise a permis à des privés de créer leurs propres cabines. Puis l’arrivée du portable cinq ans après a tout bouleversé ! Les cabines à téléphone fixe ont fait place aux cabines à téléphones portables ou cabines cellulaires pour utiliser l’expression propre aux Ivoiriens.

L’évolution de la profession

Deux expressions désignent les gérants de cabine : cabiniers ou cabinards ! Une toute petite poignée au début et aujourd’hui un nombre incalculable. « Au début de l’aventure nous n’étions pas aussi nombreux » souligne Sanogo Ibrahim gérant de cabine. « La minute de communication vers un portable coûtait 500 f CFA et ce n’était pas à la portée de tout le monde. C’est avec la chute des tarifs de communication et l’arrivée de nouveaux opérateurs mobiles que les gérants de cabines sont devenus si nombreux » conclu t’il. Au tout début de l’aventure du portable en Côte d’Ivoire un seul opérateur contrôlait le marché : l’entreprise Ivoiris qui par la suite devient Orange Côte d’Ivoire. Les communications étaient coûteuses et seuls quelques nantis avaient les moyens d’avoir une cabine. Après Ivoiris, suit l’entreprise Télécel qui deviendra MTN. « Avec deux entreprises la concurrence était ouverte les prix ont commencé chuter. Nous sommes passé de 500 f la minute de communication à 250 f » soutien Kouamé Jean Luc un autre gérant de cabine. Suivent d’autres opérateurs : Moov, Koz et Green qui viennent casser le prix des appels. Désormais c’est possible de communiquer à 100 f CFA dans une cabine et souvent même en dessous. Si à l’origine le gérant de cabine ne faisait qu’émettre des appels, ces activités se sont multipliées : ils transfèrent des unités et vendent aussi des recharges.

Rentabilité et concurrence

Au fil des années le nombre des gérants de cabine augmente. Malgré cette situation chacun semble tirer son épingle du jeu ! Les marges de bénéfice ne sont certes pas énormes si l’on s’en tient au pourcentage de 5 % sur un rechargement. Par exemple avec 10.000 f CFA de crédit d’appel un gérant peut se retrouver avec 500 f CFA de bénéfice. S’il s’arrange à utiliser les produits des quatre plus gros opérateurs ils se retrouvent à 2000 f CFA pour dix mille sachant qu’il peut multiplier son gain par six ou sept en fonction de son efficacité sur le terrain et surtout de l’affluence de la clientèle ! « Il serait malhonnête de dire que le gérant de cabine ne s’en sort pas avec son activité. Comme toutes les professions du monde il faut savoir gérer pour pouvoir s’en sortir » soutien Sam Guédé revendeur de crédit de communication. « Le gérant comme le client prépayé tire profit des fréquentes promotions au niveau du tarif de communication. Si le tarif chez l’opérateur baisse, il baisse le coût de l’appel pour avoir plus de clients. C’est ainsi que souvent on peut voir la communication à la minute passer de 100 à 50 voir 25 f CFA » conclu t’il.

Même si pour le moment les gérants de cabines téléphoniques s’en sorte, il faut reconnaitre que certains s’inquiètent de leur sort futur. « Aujourd’hui les tarifs de communication chutent et avec la concurrence que se livre les quatre opérateurs je crains que demain on ne propose aux clients des abonnements à prix réduit ou des forfaits mensuels alléchants. Dans ces conditions que deviendrons-nous ? » s’inquiète Boka Isidore gérant de cabine. En attendant que ce scénario catastrophe ne devienne réalité un matin, les gérants de cabine se frottent toujours les mains et contribuent à rendre possible les communications entre familles, parents et amis disséminés sur l’étendue du territoire national.

Suy Kahofi