Les salles de cinéma sous le dictat de l’église

Les salles de cinéma ont de nouveaux propriétaires!

Les Salles de cinéma disparaissent les unes après les autres en Côte d’Ivoire et pour cause les missions évangéliques d’Abidjan ont décidé de transformer les anciens repères du diable en espace d’onction divine.

1970 – 1990 : deux décennies d’amour pour le cinéma !

« Tu vois ce bâtiment et toutes les annexes ? C’était le Centre Culturel de Treichville avec sa salle de cinéma à deux niveaux. Près de 700 places assises sans compter ceux qui payaient le demi-tarif pour suivre les films arrêtés ! Oui c’était la belle époque ». Kouakou Djé Calixte est de ceux qu’on appelle les doyens de quartier. A 45 ans, ce diéséliste professionnel a connu l’époque où les nuits d’Abidjan étaient animées par les projections de film dans les innombrables salles de cinéma de la capitale. Marcory, Adjamé, Yopougon, Port Bouët…tous les quartiers d’Abidjan et même les villes de l’intérieur du pays avaient leurs salles de cinéma. Chaque soir les cinéphiles venus de tous les recoins scrutaient les affiches pour voir les films à la une. « A l’époque, je veux parler des années 70, c’était plus les films karaté qui nous attiraient. Au quartier on s’imposait par les muscles car les loubards et des durs dictaient leur loi. Alors chacun venait rafraichir son Kung Fu en regardant Brice Lee, Takoshi Yamamoto, David Karadine… » affirme nostalgique Armand N’goran Frigoriste. Au-delà des films karaté, les westerns et polars américains avaient le vent en poupe. Les longs métrages africains proches de la réalité quotidienne des abidjanais attiraient aussi le public à l’image de Pétanqui. « Le cinéma c’était le passe temps favori des Ivoiriens ! Chacun pouvait s’offrir une séance à partir de 500 f pour les salles d’Abidjan et 200 f à l’intérieur. Les familles sortaient pour voir des films dans les grandes salles » souligne Abou Bass un ancien portier du cinéma Orient de Port-Bouët. Les salles de cinéma étaient aussi des lieux de petits commerces où des familles gagnaient leur vie en vendant pour certains des oranges, de la viande braisée, du pain ou des cigarettes.

Salle de cinéma : le revers de la médaille

« Ceux qui vous parlent de l’âge de gloire des salles de cinéma oublient de vous dire que ces salles étaient le repère des bandits et voyous d’Abidjan qui venaient y fumer l’herbe et régler leur compte à l’arme blanche » affirme très remonté Silué Oumar instituteur. Né à Adjamé il a assisté à plusieurs reprises aux descentes musclées de la police qui venait à la salle Liberté faire des rafles. En effet les loubards et autres ziguéï (caïds) d’Abidjan réunis en clans se donnaient rendez-vous dans les salles de cinéma pour se battre et ainsi troubler les projections. « Les Ivoiriens aimaient le cinéma mais les salles de cinéma avaient de plus en plus une mauvaise réputation » souligne Yvonne Kouassi étudiante en cycle II de sociologie. Sa thèse sur le déclin du cinéma national relie très étroitement délinquance juvénile et salle de projection. « L’entrée ne coutait rien et tout le monde pouvait venir : drogue, bagarres et alcool sont venus ternir pour de bon la réputation de ces lieux de distraction » conclu l’étudiante. Les salles de cinéma ont commencé à être moins fréquentées et les propriétaires ont décidé de les louer ou de les vendre à d’autres personnes.

Quand l’église s’invite

Dans les années 1990 en plein boom des missions évangéliques, l’église investie des lieux peu orthodoxes. Si les baptistes pêchent les fidèles dans les maquis, l’église universelle se donne pour objectif de rafler toutes les anciennes salles de cinéma. Cette mission a son actif de nombreuses salles dont la très célèbre salle d’Adjamé Liberté. A Treichville la Mission la Source a récupéré l’ancien Centre Culturel. Dans les quartiers des églises plus modestes ont récupéré tous les vidéo-clubs. « Je crois que l’église nous a débarrassé d’un véritable fléau. Les salles de cinéma et vidéo-clubs étaient devenues des lieux de dépravation » déclare Issa Diaby quinquagénaire dont la famille louait une quinzaine de salles. « Nous n’avons pas hésité à céder nos maisons aux chrétiens. En tant que musulman c’est une source de bénédiction mais un geste qui sauve plusieurs jeunes » conclu t’il. Cette situation a porté un coup fatal à l’industrie cinématographique en Côte d’Ivoire : plus de salles, plus de productions, plus de projections, plus de cinéphiles… Les plus nantis peuvent s’offrir quelques fois le luxe des rares projections au Palais de la Culture à 10.000 (15 €) ou 15.000 f CFA (22 €). Les réalisateurs et producteurs se rabattent sur les séries télévisées pour pouvoir s’exprimer et vivre quand la population évolue elle avec les VCD et DVD pour être au parfum des dernières productions. Cette situation a poussé Clémentine Papouet, comédienne et réalisatrice à lancer ce cri de cœur. « L’Etat doit nous trouver des vraies salles consacrées au cinéma pour que le 7ème art revive ! Les chrétiens ont toutes nos salles : où allons-nous présenter nos productions ? ».

Suy Kahofi

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Suy
Kahofi SUY est journaliste et formateur pour la Fédération Internationale des Journalistes Scientifiques. Il aime bien se définir comme un enfant de la radio. Son expérience s’est faite en grande partie grâce à ce média. Il fait ses premières armes sur les radios de proximité ivoiriennes puis décide de passer à une vitesse supérieure. Après une expérience enrichissante à SUD Fm, la première radio privée du Sénégal, il a passé 5 ans à la West Africa Democracy Radio, la première radio d’information continue pour l’Afrique de l’Ouest. Il découvre fin 2009 l’univers des blogs et de la presse en ligne grâce au Projet Avenue225. Très vite, il prend goût à l’écriture web et rejoint le projet Mondoblog où il anime un blog d’actualité sur la Côte d’Ivoire. NB : Ce que je dis sur ce blog n'engage aucun des médias avec lesquels je collabore.